Ce n’était qu’un coup d’œil.

Lady Godiva, splendide épouse du seigneur de Coventry, déambulait nue sur son cheval dans les rues de la ville. Son mari lui avait fait la promesse de diminuer les lourdes taxes imposées aux habitants de la ville en échange de cette promenade, inconvenante pour une femme de son rang. Reconnaissants, tous les villageois s’étaient cloîtrés chez eux pour lui accorder l’intimité requise. Tous, sauf Tom. Tom, lui, s’était caché pour dérober, d’un rapide coup d’œil, une vision de la belle Lady Godiva. Cette légende, datée du 11e siècle, fut relatée deux siècles plus tard et a donné naissance à l’expression anglaise « Peeping Tom », reprise par la littérature juridique au sujet des affaires de voyeurisme, et désormais entrée dans de nombreux droits anglo-saxons.

Aujourd’hui, le pouvoir de Tom est démultiplié. Il peut enregistrer l’image grâce à son téléphone et la publier sur un site. Le lien est d’abord relayé par quelques connaissances, puis sa transmission se propage. Chaque personne partageant le lien renforçant inéluctablement le tourbillon de la diffusion. Face à ces nombreuses interactions, l’algorithme décèle un sujet d’intérêt et augmente encore sa résonance. Tout le monde doit être au courant, tout le monde doit savoir. Mais, qu’est-ce que le monde apprend ? Que Tom a violé l’intimité de Lady Godiva ? Que Lady Godiva se baladait nue sur un cheval pour une juste cause ? Qu’en serait-il si cette cause n’était pas juste, qu’elle était personnelle, voire même très intime ?
Peu importe, chacun est sommé de prendre instamment position. L’opinion de toute personne a un intérêt. Que celle-ci soit fondée sur une connaissance antérieure du sujet ou qu’elle se base sur des « faits alternatifs », cela n’a pas d’importance. Il faut se prononcer et avoir un avis.

D’aucuns appellent alors à la suppression immédiate (ou en quelques heures) de l’information ! Tant pis si le juge n’a pas les moyens de prendre une décision dans ces délais, l’on confierait la censure à des entreprises privées. Celles-là même qui sont accusées de participer à la viralité de la diffusion.
D’autres accuseront l’anonymat d’être la cause de cette propagation, confondant cette notion avec l’une de ses cousines : le pseudonymat. L’affaire sert de nouveau prétexte pour attaquer inopportunément la possibilité pour chacun d’utiliser un pseudo, liberté garantissant pourtant une forme certaine de protection des personnes.

Mais, tous s’accordent pour reconnaître que l’attrait de l’interdit est si puissant qu’il conduit certains à manger le fruit défendu. Voir ce qui ne devrait pas être vu. Écouter ce qui ne devrait pas être entendu. Partager ce qui devrait rester caché. Cette force irrésistible qui pousse chaque être humain à faire quelques écarts à la bonne conduite qu’il s’était imposée.
Cela amène à s’interroger sur la valse menée par la Loi dans la définition de l’interdit. Il est classique d’affirmer que la norme juridique tire sa force d’une foi partagée dans un devoir-être. Ainsi, le groupe participe à la définition de l’interdit, et il façonne au fil de ses clics, de ses commentaires et de ses cœurs les limites des comportements acceptables. Les actions individuelles délimitent donc les contours de ce devoir-être, supposément consacré ensuite par la Loi. Souvent, le législateur cherche à anticiper chaque distorsion possible. Il s’empresse d’adopter des règlementations tatillonnes et aberrantes dans tous les domaines. Ce foisonnement rend chaque loi pratiquement obsolète dès son entrée en application car la créativité humaine n’a pas de limite, et le législateur ne peut concurrencer la rapidité des innovations technologiques. Les rouages de la mécanique du «un fait divers = une loi» sont enrayés, ils ne fonctionnent plus. Dès lors que l’on accepte la fin du solutionnisme juridique, il faut proposer autre chose.

Et si cette autre chose passait par une responsabilité individuelle ? Une responsabilité juridique bien sûr, mais aussi une responsabilité personnelle sociale. Puisque c’est bien la somme de tous les comportements individuels qui délimite ce que la Société est en mesure d’accepter, chaque personne devrait prendre conscience de l’impact potentiel de ses mots et de ses clics. Avant de cliquer, elle pourrait s’inviter elle-même à savoir si elle souhaite que ce genre d’actions soit « érigé en loi morale universelle». Effrayée par son reflet et celui d’une société dans laquelle le venin prendrait le pas sur la douceur, peut-être se raviserait-elle et les images interdites de Lady Godiva resteraient cachées.

Cette prise de conscience collective semble d’autant plus indispensable que la légende voudrait que, suite à son acte de voyeurisme, Tom ait été rendu aveugle.

Article paru le 17 février 2020 sur LeMonde.fr et publié dans l’édition papier du mardi 18 février.

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